Allo Nora

Ma mère dit toujours « ça va » : comment savoir si elle va vraiment bien

Un parent qui minimise ne ment pas : il vous protège. Les signaux concrets à écouter — la voix, l’appétit, le sommeil, les sorties, le désordre — et les questions qui obtiennent autre chose qu’un « ça va ».

« Ça va. » Deux syllabes, prononcées sur le même ton depuis trente ans, et la conversation peut passer à la météo. Le problème est que « ça va » n’est pas une réponse : c’est une formule de politesse. Et chez beaucoup de parents âgés, c’est aussi une manière de vous protéger. Si vous voulez savoir comment votre mère va réellement, il va falloir écouter autre chose que ce qu’elle dit.

Pourquoi elle dit « ça va » alors que ça ne va pas

Dans son baromètre 2025, l’association les Petits Frères des Pauvres publie, à côté des chiffres, ce que les personnes interrogées lui ont dit. Une phrase revient : « Mes enfants m’aiment, j’en suis sûre. Mais ils sont occupés. Je ne veux pas les déranger. » Une autre : « Je ne veux pas qu’ils se dérangent pour moi. »

Ce n’est pas de la fierté mal placée, c’est un calcul. Votre mère sait que vous travaillez, qu’il y a les enfants, le trajet, la fatigue. Dire qu’elle s’ennuie, c’est ajouter une ligne à une liste qu’elle vous voit déjà porter. Il y a souvent une seconde crainte, moins avouable : celle que se plaindre déclenche quelque chose. Une visite du médecin, une discussion sur « la suite », un dossier d’EHPAD. Se taire, c’est rester maîtresse de chez soi.

Le baromètre chiffre l’ampleur de ce silence : 5,7 millions de personnes de plus de 60 ans n’ont personne à qui confier ce qu’elles ressentent. Une partie d’entre elles ont des enfants qui les appellent.

Les signaux qui parlent à sa place

Aucun de ces signes ne prouve quoi que ce soit isolément. C’est leur accumulation, et surtout leur changement par rapport à d’habitude, qui compte. Vous cherchez des écarts, pas des symptômes.

La voix, quand c’est tout ce que vous avez

Au téléphone, la voix est votre unique canal. Écoutez le débit plutôt que le contenu. Un ralentissement, des phrases plus courtes, des réponses qui se contentent de renvoyer votre question, un silence qui s’installe là où elle relançait autrefois : ce sont des données.

La psychiatrie gériatrique décrit un phénomène qui explique beaucoup de malentendus familiaux : chez la personne âgée, la dépression est souvent masquée. Les symptômes psychiques classiques — la tristesse exprimée, l’aveu d’une souffrance morale — passent au second plan. Au premier plan viennent trois signes majeurs : l’asthénie, les troubles du sommeil et les troubles de l’appétit. Souvent accompagnés de plaintes corporelles : le dos, les vertiges, les palpitations, le ventre. Une mère déprimée ne dira presque jamais « je suis triste ». Elle dira « je suis fatiguée », et elle parlera de ses lombaires.

L’appétit, et le mot qui ne sert à rien

« Tu manges bien ? » — « Oui, oui. » Cette question ne produit aucune information. Remplacez-la par une question qui demande un fait : « Tu as mangé quoi hier soir ? » Une hésitation, une réponse vague, un yaourt : vous savez quelque chose que vous ne saviez pas.

L’enjeu n’est pas mince. La Haute Autorité de santé retient, pour poser le diagnostic de dénutrition chez la personne âgée, des seuils précis : une perte de poids d’au moins 5 % en un mois ou 10 % en six mois, ou un IMC inférieur à 22. Or manger seul, sans personne en face, est un facteur connu de baisse des apports. Le premier signe visible n’est pas la balance : ce sont les vêtements. Une jupe qui flotte, une alliance qui tourne, un pantalon qu’il faut serrer d’un cran.

Le sommeil, et l’heure du coucher

Ne demandez pas si elle dort bien. Demandez à quelle heure elle s’est couchée et à quelle heure elle s’est levée. Un coucher qui glisse vers 20 h, un réveil à 4 h du matin, des siestes qui mangent l’après-midi, la télévision allumée toute la nuit — quand ces choses n’étaient pas la norme — sont des signaux. Une journée qui n’a plus d’horaires est souvent une journée qui n’a plus de rendez-vous.

Le retrait, mesuré en sorties

C’est probablement le signal le plus informatif, et le plus facile à obtenir. Neuf millions de personnes de plus de 60 ans ne sortent pas de chez elles tous les jours, selon le même baromètre. Posez la question qui donne un chiffre : « Tu es sortie cette semaine ? Pour aller où ? » Puis : « À part moi, tu as parlé à qui, ces trois derniers jours ? »

Si la réponse est « personne », vous n’êtes pas devant un coup de blues. Vous êtes devant un isolement social installé, dont la littérature médicale a établi qu’il est associé à une hausse d’environ 29 % du risque de mortalité — et qui figure, depuis la mise à jour 2024 de la commission du Lancet, parmi les quatorze facteurs de risque modifiables de démence.

Le désordre, chez quelqu’un qui n’en avait pas

Une maison en désordre n’est pas un symptôme. Une maison en désordre chez une femme qui repassait ses torchons en est un. Ce que vous cherchez lors d’une visite : le courrier non ouvert qui s’empile, les volets d’une pièce restés fermés, des yaourts périmés dans le frigo, des piluliers pas à jour, une plante morte qu’elle arrosait. Le renoncement commence rarement par les grandes choses. Il commence par cesser de faire ce qui ne sert qu’à soi.

Ce qui n’est pas un signal

Chercher un mot, oublier un prénom, raconter deux fois la même histoire : cela arrive à 40 ans et cela arrive à 80. Ne transformez pas chaque hésitation en début de maladie d’Alzheimer, vous vous épuiserez et vous l’angoisserez. Le critère utile est toujours le même : est-ce nouveau, est-ce que ça s’aggrave, et est-ce que ça gêne sa vie quotidienne ?

Ouvrir la conversation sans faire un interrogatoire

Une série de questions posées d’affilée, c’est un contrôle. Elle le sentira et elle se fermera. Trois choses aident réellement.

Parlez d’abord de vous. Racontez votre semaine, y compris ce qui va mal — la réunion pénible, le lave-vaisselle en panne. Un parent qui vous croit débordé et parfait ne vous dira rien. Un parent à qui vous avouez une contrariété se sent autorisé à en avoir une.

Ancrez vos questions dans le temps et les faits. « Ça va ? » appelle « ça va ». « Qu’est-ce que tu as fait hier ? » appelle un récit. Et un récit qui ne contient personne vous dit tout.

Basculez sur l’image dès que possible. La voix se contrôle ; le visage moins. Une visio, même courte, montre le teint, la maigreur, l’état de la pièce derrière. Si l’écran l’intimide, demandez-lui de vous montrer quelque chose — le jardin, le chat, ce qu’elle a acheté au marché. Le prétexte fait tomber la gêne.

Vous avez vu quelque chose. Et maintenant ?

Ne posez pas de diagnostic. Vous n’êtes pas médecin, et une accusation (« tu déprimes ») fera exactement l’inverse de ce que vous voulez.

Parlez au médecin traitant. Vous pouvez lui écrire ou l’appeler pour lui signaler ce que vous avez observé, même s’il ne vous répondra pas sur l’état de sa patiente : le secret médical protège votre mère, il ne vous interdit pas de l’informer. Il existe des outils simples de repérage, dont la Geriatric Depression Scale (GDS), qu’un généraliste peut faire passer en quelques minutes.

Si elle est en souffrance et qu’elle a besoin de parler à quelqu’un d’extérieur, les Petits Frères des Pauvres tiennent une ligne d’écoute gratuite et anonyme réservée aux plus de 50 ans, Solitud’écoute : 0 800 47 47 88, tous les jours de 15 h à 20 h. Et si vous entendez, même en passant, même « pour rire », qu’elle n’a plus envie de continuer : le 3114 est le numéro national de prévention du suicide, gratuit, ouvert 24 heures sur 24, et il répond aussi aux proches inquiets. Rappelons que le taux de suicide le plus élevé de France est celui des hommes de 85 ans et plus. Ce n’est pas un sujet où l’on attend de voir.

Le seul vrai remède au « ça va »

C’est la fréquence. Une conversation d’une heure tous les deux mois vous donnera un « ça va » poli et bien tenu. Trois échanges par semaine, même courts, vous donneront ce qu’aucune question directe n’obtient : une ligne de base. Vous saurez à quoi ressemble sa voix quand tout va bien — et donc vous entendrez le jour où elle change.

Sources

  1. Baromètre 2025 « Solitude et isolement quand on a plus de 60 ans en France » — Petits Frères des Pauvres / CSA Research
  2. « Dépression du sujet âgé : comment mieux l’identifier ? » — Vidal (dépression masquée, plaintes somatiques, GDS)
  3. « État dépressif caractérisé du sujet âgé » — Assurance Maladie (ameli.fr)
  4. « Dénutrition des personnes âgées : la repérer et la prévenir » — portail Pour les personnes âgées (critères HAS)
  5. Holt-Lunstad J. et al., « Loneliness and Social Isolation as Risk Factors for Mortality », Perspectives on Psychological Science, 2015
  6. « Dementia prevention, intervention, and care: 2024 report of the Lancet standing Commission »
  7. Solitud’écoute — ligne d’écoute gratuite et anonyme des Petits Frères des Pauvres (0 800 47 47 88)
  8. 3114 — numéro national de prévention du suicide